il me tarde tant

25 décembre 2008

La cage d’escalier est glaciale. Basile grelotte. De froid. De peur contenue.

Il n’a pas encore réussi à poser ses petits pieds nus sur une seule marche qui ne se soit pas plainte. Celle-ci pleurniche, une autre a poussé un petit cri sourd. Il n’aurait jamais dit que le vieil escalier était aussi rhumatisant et souffreteux, aussi geignard. De jour, quand il le dévale en trombe ou quand il escalade les deux volées au pas de course, jamais les marches ne gémissent autant. A croire qu’elles le font exprès. Comme les lames du parquet de sa chambre, tout à l’heure. Basile a bien cru qu’il n’atteindrait jamais le couloir sans réveiller Baptiste, son petit frère.

Le palier, lui, s’est tu. Ici, ce ne sont pas les bruits qui effraient le petit bonhomme, mais le liseré de lumière, sous la porte des cabinets. Basile a reconnu les toussotements de sa maman. Il n’est pas rassuré pour autant. Il a une trouille bleue devant elle, et là, il se sent… fautif. Il sait bien qu’il devrait être dans son lit. Il a beau se dire que l’excuse est belle d’avoir besoin d’un petit pipi, Maman ne le croirait pas. Elle menace toujours de l’enfermer là s’il s’obstinait à ne pas être sage. Elle n’a pas manqué de le faire en deux ou trois occasions, mais aussi de placer un seau hygiénique en tôle émaillée au pied du lit que partagent ses deux garçons.

Elle non plus ne doit pas beaucoup aimer cet endroit. Les cabinets font à la maison comme une verrue qui aurait poussé dans la venelle humide la séparant de la grosse bâtisse voisine. Ils sont comme le fruit de la moisissure, un petit local exigu au plancher branlant, à la toiture en tôle plastique ondulée, jaunie et moussue, autrefois transparente, aujourd’hui à peine translucide, et aux murs de planches brutes, ni équarries, ni jointives. Quand il pleut à verse, les gouttières débordent ou fuient dans un beau fracas sur le “petit coin”. Quand il gèle à pierre fendre, s’y mettre cul nu relève de l’exploit ou de l’esprit de sacrifice. Les ampoules y grillent les unes après les autres, victimes de court-circuit, et c’est la nuit en plein jour. Comment Basile, et son petit frère plus encore, ne seraient-ils pas effrayés à l’idée d’aller faire là leurs besoins quand leur pauvre maman l’est autant ?
La porte des cabinets a deux verrous. Le premier à l’intérieur, c’est normal, pour s’y enfermer tranquille. Le second, à hauteur d’enfant, à l’extérieur, pour pouvoir la maintenir fermée (sinon elle est toujours grande ouverte, et “c’est insupportable !”), et aussi… pour pouvoir l’y enfermer, lui, Basile.
Comment résister à l’irrépressible envie de faire jouer le loqueteau ?

Avec son habituel petit sourire narquois, le garçonnet a prudemment attaqué la descente de la deuxième volée, doublement aux aguets. Toutes les marches ont craqué. Leur bois était seulement froid, en bas le carrelage est glacial sous ses pieds. Il n’en a cure, dans quelques mètres, il sera dans la cuisine, près de la grosse cuisinière en fonte devant laquelle il a déposé ses petits souliers, tout à l’heure, au milieu des chaussures de toute la famille. C’est l’emplacement d’une cheminée, bien sûr, mais Basile est un peu incrédule, il imagine mal le Père Noël atterrir là. Par où va-t-il passer, d’abord ? Pour lui amener quoi, il n’a rien commandé, il préfère laisser vagabonder ses rêves fous ? Ce sont autant de bonnes questions curieuses qui lui ont fait braver la peur et le froid de cette nuit d’hiver si particulière.

Jamais il n’aurait pensé aller de la sorte de surprise en surprise. Les cloches de la Cathédrale viennent de tinter deux fois, à l’instant, et malgré l’heure, Basile entend faiblement la radio qui joue en sourdine des chants liturgiques de circonstance. Qui n’a pas éteint l’énorme poste Manufrance où l’on ne capte que deux stations en grandes ondes : Allouis pour le Grenier de Montmartre, et Monte-Carlo pour Quitte ou Double ? Et qui a laissé allumée la lumière de la cuisine ?
Le garçonnet a passé la tête par l’entrebâillement de la porte. Il n’en croit pas ses yeux. Son père est assis à la table familiale nappée de papier journal. Il a sur lui son bleu de travail. Il lui tourne le dos. Une Gauloise brûle toute seule dans un cendrier…
Le papa de Basile tient un pinceau en main. Il est en train de badigeonner avec application une espèce bizarre de boîte en bois aux coins arrondis. Cette caisse est montée sur de petites roues à rayons et à pneus pleins (… qui ressemblent drôlement à celles de l’ancienne poussette de Baptiste, se dit l’enfant) et elle ne tient pas en place. Avec la même peinture qui empeste la pièce, à l’atelier de menuiserie, on apprête les volets neufs, les huisseries ou tous les bouts de bois destinés à vivre dehors. Ni grise, ni bleue, sèche elle ne brille plus, elle se contente de protéger. Basile aime bien sa couleur hésitante et triste, mais moins son odeur. Il lui préfère celle de la sciure fraîche.

- Que fais-tu, Papa ?
L’homme a fait un bond qui aurait pu le jeter de sa chaise. Il s’attendait visiblement à tout sauf à entendre une voix enfantine et douce poser dans son dos une telle question. Il reprend pourtant très vite ses esprits et, grondeur et amusé, il demande à son tour :
- Et toi fiston, que fais-tu là ? Nu-pieds en plus, tu vas prendre mal…
- C’est quoi, Papa ?
- C’est une voiture de course, à pédales. C’est ton cadeau de Noël, tu sais. Le Père Noël est passé un peu après minuit. Je n’étais pas encore couché. Il m’a dit…
- Tu lui as parlé ? l’interrompt son petit homme.
- Oui mon garçon. Oui. Il m’a dit qu’il avait eu beaucoup de travail et beaucoup… de soucis, cette année. Il n’a pas eu le temps de tout finir. Alors il m’a demandé si je voulais bien terminer la peinture, pour lui, et je viens d’ailleurs tout juste d’achever… la première couche…
Quelle meilleure récompense pour Calliste que les grands yeux émerveillés de son rejeton, sous sa tignasse tout ébouriffée par les rêves faits au creux de l’oreiller, et par les gros doigts songeurs de charpentier qu’il vient de noyer dedans.
Sous la caresse, Basile s’est remis à trembler, comme une feuille au vent. Son papa l’a pris sous les bras pour l’asseoir sur ses genoux. Le pinceau est tombé par terre, sur le carrelage qu’il a éclaboussé d’une kyrielle de petites gouttes…
- Ce n’est rien…
Basile a sommeil. Il a envie maintenant de s’endormir sur les genoux de… Calliste. Il rêve déjà, n’est-ce pas…?

La porte de la cuisine vient de s’ouvrir toute grande avec fracas et dans un cri qui déchire la nuit.
- Non Maman, nnooon !!!
- Non Léonie, NON !


tasse

16 décembre 2008

La première fois que je l’ai vu, c’était Gare du Nord, en haut de l’escalator côté banlieue. Il était debout sur l’avant-dernière marche de l’escalier fixe, nonchalamment appuyé d’une épaule contre le mur, les doigts dans les poches du jean, et il avait l’air de se tourner les pouces. En fait, il tournait vraiment ses pouces, machinalement, et caressait tour à tour le cuir du ceinturon et la couture renforcée du bord des poches. Sinon, il restait immobile, le regard fixe et glacé, la moue boudeuse et bien peu amène.
Je mentirais si je disais que je ne l’aurais pas remarqué sans la tapageuse boucle de sa ceinture. Un H énorme et grossier, en métal doré et bimbeloterie, surlignait sa braguette et attirait l’œil plus sûrement que, plus bas, la légère protubérance dessinée par son sexe prisonnier.
Comme je sortais tout juste du ciné où je m’étais payé le dernier Truffaut, l’idée m’est tout de suite venue d’appeler mon gigolo Hugo. J’ai cette drôle d’habitude de nommer ou surnommer tous ceux qui croisent ma route, pour peu qu’ils aient retenu mon attention. C’était le cas de ce gars, le même âge que moi, le même ennui sur les épaules, le même dessein, assurément, et s’il n’avait absolument rien à voir avec Adèle H, je trouvais qu’Hugo lui allait plutôt bien.
J’ai tout de suite vu en lui un… rival. Un rival dangereux. Si l’un de nous deux était de trop, ici, c’était bien lui, trop blond, mais d’un blond sale, les yeux trop bleus, mais d’un bleu lavasse, trop petite frappe, trop slave, trop Gare du Nord, trop… trop…
Il a tout de suite vu en moi… celui qui venait piétiner ce qu’il croyait être son pré carré. Il a aussitôt emboîté mon pas.
Dimanche, vingt-deux heures, la salle des pas perdus est quasiment déserte. Alors j’ai fait un rapide demi-tour. Surpris, il a failli me heurter. Je l’ai juste effleuré de la main. J’ai cru voir, voire entendre, comme des étincelles électriques…
Quand j’ai redescendu l’escalier, il courait derrière moi, très près de moi, et il m’a dépassé pour entrer le premier en bas à gauche, au pied des marches, dans les toilettes publiques.
La dame-pipi et lui m’ont paru être comme cul et chemise. Il a appuyé ses deux mains bien à plat sur l’espèce de banque derrière laquelle Martine trône à longueur de jours et de semaines. Il s’est soulevé sur ses bras pour aller lui déposer un baiser sur le haut du front. Elle a joué les écœurés, et puis elle a ri.
Je l’aime bien mais sans plus, Martine. Je lui suis reconnaissant de bien nous aimer aussi, de nous prévenir quand les flics ne sont pas loin (depuis les urinoirs, on ne peut pas les voir débouler), de nous alerter quand elle repère quelqu’un de louche ou de menaçant pour “ses garçons” (elle est un peu notre mère poule), mais je ne lui ai jamais sauté au cou.
Comme elle malgré son prénom de par chez nous, je soupçonne Hugo d’être russe, ou yougoslave, ou bulgare. Tous les deux ont ces cheveux blondasses et ces yeux lavés des gens de par là-bas.
Plutôt qu’un baiser, je me suis contenté d’un clin d’œil complice. Martine me l’a rendu et s’est mise à déblatérer sur mon compte en réponse aux questions de cette espèce de polonais mal rasé.
J’ai croisé Djalil qui sortait de l’espace urinoirs. Il m’a serré la main, et d’un regard m’a demandé ce que je pensais du vieux qui le suivait, un type dans les trente-cinq, trente-cinq ans et demi, que je ne connaissais pas, plutôt mon genre d’ailleurs que celui de Djalil, mais malgré cela, d’un signe, je lui ai fait comprendre, ok, qu’il pouvait y aller. Depuis le temps, nous avons entre nous le langage des yeux.
Si la Gare du Nord était sinistre et déserte à cette heure, les chiottes, elles, étaient bondées… et tout aussi sinistres. J’y suis habitué, je ne m’attendais pourtant pas à avoir à faire la queue pour un urinoir et un pipi. Il y a bien huit ou dix stalles ici, et huit ou dix messieurs alignés qui se tordent la figure pour zieuter par-dessus les cloisons de faïence vers les déballages de braguettes. Parole, tous ont des problèmes de strabisme, et aussi de prostate.
Une place s’est libérée, sur laquelle j’ai sauté comme un morpion, puis une seconde, la toute voisine. Ça marche on dirait, ça sort par couples. Pas le temps de descendre le zip qu’un autre morpion s’installe à côté de moi, exhibe tout son attirail et… : ben merde ! Hugo !
Pute borgne !
La fragrance ici, c’est eau de javel et produits d’entretien à la… javel. Pas pipi. Parce que presque personne d’autre que les paumés ne pisse dans les urinoirs, on va dans les cabinets pour ça. Ben dis donc, il dégage le Hugo, j’avais oublié ce que peut être un tel… fumet ! Et puis, ça couronne ou ça étrangle, il est affublé d’un horrible phimosis violacé qui me ferait presque le plaindre. Beuark !
Qu’est-ce qu’il cherche ? Que veut-il me démontrer ? Que ses “handicaps” ne l’empêchent pas d’être plus attirant et plus baisable que moi, ? Qu’il vaut mieux que je “la” laisse en paix dans mon calcif…?
Je l’ai abandonné là. J’étais colère, je suis allé piquer sa place dans l’escalier, debout sur l’avant-dernière marche… et j’ai pris mon air mauvais.
Trop occupés à nous faire la guerre, ç’a duré plus de deux bonnes heures, je ne sais pas lequel a tourné le plus autour de l’autre en lui cassant sa baraque, nous ne nous sommes fait personne ce soir-là.

De tous mes lieux de drague, mon préféré ce sont les vespasiennes de la montée vers la Cour Diderot de la Gare de Lyon. Ce n’est pas loin de chez moi, c’est en plein air, il y a du passage, et pour peu qu’on s’éloigne de quelques mètres et des relents de pain trempé dans l’urine, l’endroit est assez sympa. Si l’on veut consommer sur place, il suffit de descendre les escaliers et de traverser la rue de Bercy. De l’autre côté, tout est en travaux et plein de recoins très excitants pour qui aime l’inconfort d’un tas de parpaings et d’étais, ou connaître la peur de se faire surprendre.
La nuit, à droite de la gare, c’est un véritable coupe-gorge. Je n’ai jamais osé m’y aventurer, pas même en reconnaissance de jour. Je suis… peureux.
J’aime bien aussi les toilettes du cinquième étage, à Rivoli, dans le magasin où je bosse. Je profite de mes pauses. Là-haut, on ne me connaît pas, il n’y a pas beaucoup de risques. Je me suis rendu compte que c’était un plus le jour où j’ai oublié de l’enlever, alors je remets mon badge BHV, mais pas celui avec “sous-sol – outils de jardinage”, quand je me secoue devant un urinoir. Ça marche du feu de dieu.
Aujourd’hui, je ne bosse pas et j’ai choisi l’air libre.
Pas un péquin ! Ou plutôt si, un, lui, Hugo, qui est venu se poser devant moi, à moins de cinq mètres, comme s’il tombait du ciel.
“Si tu crois que t’as une gueule d’ange…” J’avais l’insulte au bord des lèvres.
Je me suis brutalement rendu compte que s’il y avait eu un témoin à notre combat de coqs, il se serait inévitablement demandé si nous ne sortions pas du même moule ou si les pédés un peu pute ne se reproduisaient pas par génération spontanée.
La même morgue morveuse, la même tignasse ébouriffée (mais je suis brun), les mêmes blue-jeans (mais je n’ai pas sous le nombril cette initiale imbécile, H comme Hermès, mon cul), et tiens, à propos de cul, le même p’tit cul, le même col roulé, le même blouson étriqué (ouais, le mien est en cuir noir, le skaï du sien a été blanc et affiche dans le dos un accroc en forme de L), aussi les mêmes santiags (merde, mes pompes ont été achetées samedi, elles brillent comme des sous neufs, celles d’Hugo sont venues à pied depuis Budapest, ça se voit…), alors, je hais ce mec.
Je vais lui montrer qui est le plus fort. À ce jeu, je suis imbattable, personne ne m’a jamais fait baisser le regard. Je me suis mis à le dévisager comme si je voulais le déshabiller, sans craindre que le faisandé n’ait remplacé le fumet de dimanche.
J’ai compris qu’il acceptait le défi.
Il a cligné deux fois, comme pour prendre des forces, et puis il a planté ses yeux dans les miens, à m’en faire mal. Je crois avoir tenu le coup de longues minutes, je transpirais…
J’ai regardé par terre…
Aujourd’hui, il fait un soleil d’octobre à éblouir les taupes, qui me rentre par tous les pores et qui me rend heureux, qui devrait me rendre heureux. Même la verroterie de la boucle du ceinturon d’Hugo en a attrapé un rayon…
C’est ce moment qu’a choisi un gros nuage pour venir assombrir tout le ciel du XIIe.
Je suis plongé dans la pénombre…
… et horreur ! je me rends soudainement compte que je porte des verres solaires. C’est un cadeau invendable de mon opticien quand je suis reparti de sa boutique avec des lentilles. Un truc ordinaire, façon Ray-Ban avec d’immenses carreaux en gouttes d’huile plus noirs que ceux des aveugles. Eux, ils ne veulent pas qu’on voie leurs yeux, moi, j’avais oublié qu’on ne pouvait même plus apercevoir les miens.
Pute borgne ! J’ai baissé le regard face à celui, cérule, de ce petit con qui ne connaît toujours pas la couleur du mien!

Putain Maman, pourquoi tu m’as fait des yeux marron, des yeux de cochon ?


Protégé : mélancolie

11 décembre 2008

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du latex et des gants

8 décembre 2008

Fin des années quatre-vingt, en été, il fait beau et chaud et je sors difficilement d’une relation de sept ans.
Cette nuit-là, je ne trouve pas le sommeil. Trop faim ? En manque ?
L’orée du Bois de Vincennes est à quelques pas de chez moi. J’y connais un lieu de drague.
Cette nuit-là j’ai rencontré un garçon magnifique, grand, mince, beau. Vingt ans, pas plus. Et toute la misère du monde dans les yeux.
Sans un mot, j’ai déboutonné sa chemise, il m’a aidé à dégrafer son jeans et à baisser son caleçon, et debout contre un arbre, la tête en arrière,  il m’a laissé caresser son sexe… et a déchargé sur son ventre aussi vite qu’il m’avait abordé, aussi vite qu’il allait bientôt s’éloigner et disparaître.
Sa peau totalement épilée (je me demande encore s’il avait jamais eu de poils et cela m’a terriblement excité), sa peau était très douce et mes doigts y ont étalé délicatement son sperme avant d’être brusquement repoussés.
Jamais je n’ai connu de pratique à risques.
A cette époque, mon ex était au chevet de celui qui m’avait remplacé dans son cœur et dans son lit, mourant de pneumocystose, et c’est un peu comme si j’étais moi aussi touché. Ne jamais connaître ça !
Mais je suis diabétique insulino-dépendant. L’auto-surveillance de mon diabète passe par de multiples prélèvements de sang que je fais quotidiennement au bout des doigts et qui, chaque fois, occasionnent une petite blessure.
Oui, ne souris pas…
… cette nuit-là, j’ai été « contaminé » pour n’avoir pas mis de gants Mapa.

Sors couvert !


fils d’ouvrier

1 décembre 2008

Le combiné grésille à mon oreille. J’entends des voix lointaines et inintelligibles. De temps en temps je capte un mot qui ressemble à du français : ambulance, couvreur, quatre mètres…
Je suis en nage. En trois minutes, j’ai dû faire autant de jus que le gros bonhomme en un quart d’heure. Je ne veux pas entrouvrir la porte, comme lui, ni ne me retourner pour regarder vers les guichets par la vitre sale. Je voudrais tellement me trouver ailleurs. Ici, je suis en danger, je le sens bien. Ou alors en sécurité, je ne sais plus.
C’est la peur qui me fait autant transpirer…

Une voix masculine et désagréable, je crois entendre mon prof de gym, m’interpelle enfin.
-    Bonjour, Mademoiselle. Puis-je vous demander qui vous êtes ?
-    Euh… je suis le fils du monsieur qui a eu un accident.
-    Je vous prie de m’excuser, Monsieur. De quel accident parlez-vous ?
-    Il y a eu un accident, sans doute sur le chantier de couverture. C’est dans la gare… Tout à l’heure…
-    Nous avons entendu la sirène des pompiers, et celle d’une ambulance aussi. C’était il y a deux heures. Le bruit court qu’un ouvrier aurait fait une chute. Il travaillait sur le toit du Buffet de la Gare.
-    Oui, c’est bien ça, c’est bien là…
-    Vous savez, ce n’est pas très haut, pas plus de quatre mètres. Vous connaissez peut-être. C’est une aile du bâtiment, sur la cour principale et le parking. On raconte que l’ouvrier serait tombé sur un tas de sable qui aurait amorti le coup. Une ambulance l’a emmené, sans doute à l’hôpital, vous devriez téléphoner là-bas, jeune homme. Ils vous renseigneront.
Mon interlocuteur a débité tout ça d’une voix monocorde, et comme tout à l’heure quand je percevais une conversation en bruit de fond et que seuls quelques mots me parvenaient à l’oreille, je ne comprends que ces trois-là : chute, quatre mètres…
-    …
-    Mad… Pardon, Monsieur, êtes-vous là ?
-    Euh… je vais appeler l’hôpital… Merci Monsieur…
-    Que dis-tu ?
En aparté. Ça ne s’adresse pas à moi. Je ne raccroche pas. Il n’y a plus rien dans l’écouteur et c’est bien pire que tout.
-    Jeune homme ? Excusez-moi ! Il s’agirait d’une chute mortelle et…
Je n’entends pas la suite. Le combiné m’a échappé des mains, je le tenais à deux mains, comme si je m’y agrippais, et je l’échappe. Je le regarde pendouiller au bout de son fil en se balançant.

Comme tantôt en face de chez Mademoiselle Marthe, je ne sais pas comment je me suis retrouvé dans la rue. Je marche, je cours presque, vers la Cathédrale, et je me demande bien pourquoi. C’est vers la maison, à l’opposé, que je devrais courir.
Ai-je payé la communication ?
Et pourquoi est-ce que je me demande ça ? Je n’ai plus le Victor Hugo en poche, mais des pièces de monnaie, assez pour acheter le paquet de riz que je dois ramener.
Mon ciboulot est en train de bouillir. À toutes les questions qui se posent, je trouve une réponse du tac au tac, sauf à celle-ci : qu’est-ce que je fais là ?
Je bouscule une forte femme. Je ne m’excuse même pas et je l’entends qui vocifère dans mon dos. Il me semble, à ses aigus, que c’est la mère d’un de mes copains de collège. Je m’en fous.
C’est quoi une chute mortelle ? Une chute qui aurait pu provoquer la mort, ou une chute qui a provoqué la mort ?
Peut-on se tuer en tombant de quatre mètres de haut, sur un tas de sable pour amortir la chute, qui plus est ?
Je réponds non !
Quand les pompiers appellent une ambulance, c’est qu’il n’y a pas eu mort d’homme, n’est-ce pas ? On a entendu les pin-pon des pompiers, mais aussi ceux de l’ambulance. Partait-elle vers l’hosto avec un blessé à son bord ?
Je réponds qu’une ambulance transporte des blessés !
Tout à l’heure, quand elle a appelé Monsieur Jannaud, la dame du café a dit que Monsieur Bordes avait eu un accident. Sur le chantier du Buffet de la Gare, aujourd’hui et depuis le début de la semaine, il y a deux Bordes, Calliste, mon papa, et Jean-Paul, mon frère. On m’appelle bien Monsieur au téléphone. Mademoiselle aussi, c’est vrai, mais je suis un Monsieur Bordes. Jean-Paul aussi en est un, comme Papa. Et si c’était lui le Monsieur Bordes qui est tombé de ce toit ?
Je réponds : Jean-Paul !
Et puis, au téléphone, le type de la SNCF m’a bien dit qu’un ouvrier aurait fait une chute. Un, il n’en est pas certain. Deux, Calliste n’est pas un ouvrier, il est patron !
Mon frère non plus n’est pas ouvrier, il est apprenti, et ça, le type de la SNCF, il ne peut pas le savoir. Alors, pourquoi pas Maurice dans l’ambulance, pourquoi pas Titou ?
Je réponds…
Je reconnais que Papa, quand il s’amuse à parodier les hommes politiques, imite facilement Jacques Duclos en commençant son discours ainsi : “Petit-fils d’ouvrier, fils d’ouvrier, ouvrier moi-même…”, et qu’il n’a jamais prétendu être patron. Ni même artisan d’ailleurs. Il est charpentier, et il dit que ça lui suffit bien.

Est-ce l’ombre de la Cathédrale qui me donne envie de m’adresser à… lui ? Je ne crois plus au Bon Dieu, je le sais incapable de vouloir quelque chose, de pouvoir quelque chose pour moi. Mais ma conversion est bien trop récente pour m’empêcher de faire cette prière imbécile :
-    Mon Dieu, faites que ce soit Jean-Paul.

Je m’en veux aussitôt. Non pas de souhaiter que “ce soit Jean-Paul”, mais plutôt de demander cela à ce dieu que je ne crois pas bon.
Une voiture freine à ma hauteur. Maman en sort en trombe et traverse vers moi sans rien regarder autour d’elle d’autre que moi.

-    Mon chéri !


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