Le combiné grésille à mon oreille. J’entends des voix lointaines et inintelligibles. De temps en temps je capte un mot qui ressemble à du français : ambulance, couvreur, quatre mètres…
Je suis en nage. En trois minutes, j’ai dû faire autant de jus que le gros bonhomme en un quart d’heure. Je ne veux pas entrouvrir la porte, comme lui, ni ne me retourner pour regarder vers les guichets par la vitre sale. Je voudrais tellement me trouver ailleurs. Ici, je suis en danger, je le sens bien. Ou alors en sécurité, je ne sais plus.
C’est la peur qui me fait autant transpirer…
Une voix masculine et désagréable, je crois entendre mon prof de gym, m’interpelle enfin.
- Bonjour, Mademoiselle. Puis-je vous demander qui vous êtes ?
- Euh… je suis le fils du monsieur qui a eu un accident.
- Je vous prie de m’excuser, Monsieur. De quel accident parlez-vous ?
- Il y a eu un accident, sans doute sur le chantier de couverture. C’est dans la gare… Tout à l’heure…
- Nous avons entendu la sirène des pompiers, et celle d’une ambulance aussi. C’était il y a deux heures. Le bruit court qu’un ouvrier aurait fait une chute. Il travaillait sur le toit du Buffet de la Gare.
- Oui, c’est bien ça, c’est bien là…
- Vous savez, ce n’est pas très haut, pas plus de quatre mètres. Vous connaissez peut-être. C’est une aile du bâtiment, sur la cour principale et le parking. On raconte que l’ouvrier serait tombé sur un tas de sable qui aurait amorti le coup. Une ambulance l’a emmené, sans doute à l’hôpital, vous devriez téléphoner là-bas, jeune homme. Ils vous renseigneront.
Mon interlocuteur a débité tout ça d’une voix monocorde, et comme tout à l’heure quand je percevais une conversation en bruit de fond et que seuls quelques mots me parvenaient à l’oreille, je ne comprends que ces trois-là : chute, quatre mètres…
- …
- Mad… Pardon, Monsieur, êtes-vous là ?
- Euh… je vais appeler l’hôpital… Merci Monsieur…
- Que dis-tu ?
En aparté. Ça ne s’adresse pas à moi. Je ne raccroche pas. Il n’y a plus rien dans l’écouteur et c’est bien pire que tout.
- Jeune homme ? Excusez-moi ! Il s’agirait d’une chute mortelle et…
Je n’entends pas la suite. Le combiné m’a échappé des mains, je le tenais à deux mains, comme si je m’y agrippais, et je l’échappe. Je le regarde pendouiller au bout de son fil en se balançant.
Comme tantôt en face de chez Mademoiselle Marthe, je ne sais pas comment je me suis retrouvé dans la rue. Je marche, je cours presque, vers la Cathédrale, et je me demande bien pourquoi. C’est vers la maison, à l’opposé, que je devrais courir.
Ai-je payé la communication ?
Et pourquoi est-ce que je me demande ça ? Je n’ai plus le Victor Hugo en poche, mais des pièces de monnaie, assez pour acheter le paquet de riz que je dois ramener.
Mon ciboulot est en train de bouillir. À toutes les questions qui se posent, je trouve une réponse du tac au tac, sauf à celle-ci : qu’est-ce que je fais là ?
Je bouscule une forte femme. Je ne m’excuse même pas et je l’entends qui vocifère dans mon dos. Il me semble, à ses aigus, que c’est la mère d’un de mes copains de collège. Je m’en fous.
C’est quoi une chute mortelle ? Une chute qui aurait pu provoquer la mort, ou une chute qui a provoqué la mort ?
Peut-on se tuer en tombant de quatre mètres de haut, sur un tas de sable pour amortir la chute, qui plus est ?
Je réponds non !
Quand les pompiers appellent une ambulance, c’est qu’il n’y a pas eu mort d’homme, n’est-ce pas ? On a entendu les pin-pon des pompiers, mais aussi ceux de l’ambulance. Partait-elle vers l’hosto avec un blessé à son bord ?
Je réponds qu’une ambulance transporte des blessés !
Tout à l’heure, quand elle a appelé Monsieur Jannaud, la dame du café a dit que Monsieur Bordes avait eu un accident. Sur le chantier du Buffet de la Gare, aujourd’hui et depuis le début de la semaine, il y a deux Bordes, Calliste, mon papa, et Jean-Paul, mon frère. On m’appelle bien Monsieur au téléphone. Mademoiselle aussi, c’est vrai, mais je suis un Monsieur Bordes. Jean-Paul aussi en est un, comme Papa. Et si c’était lui le Monsieur Bordes qui est tombé de ce toit ?
Je réponds : Jean-Paul !
Et puis, au téléphone, le type de la SNCF m’a bien dit qu’un ouvrier aurait fait une chute. Un, il n’en est pas certain. Deux, Calliste n’est pas un ouvrier, il est patron !
Mon frère non plus n’est pas ouvrier, il est apprenti, et ça, le type de la SNCF, il ne peut pas le savoir. Alors, pourquoi pas Maurice dans l’ambulance, pourquoi pas Titou ?
Je réponds…
Je reconnais que Papa, quand il s’amuse à parodier les hommes politiques, imite facilement Jacques Duclos en commençant son discours ainsi : “Petit-fils d’ouvrier, fils d’ouvrier, ouvrier moi-même…”, et qu’il n’a jamais prétendu être patron. Ni même artisan d’ailleurs. Il est charpentier, et il dit que ça lui suffit bien.
Est-ce l’ombre de la Cathédrale qui me donne envie de m’adresser à… lui ? Je ne crois plus au Bon Dieu, je le sais incapable de vouloir quelque chose, de pouvoir quelque chose pour moi. Mais ma conversion est bien trop récente pour m’empêcher de faire cette prière imbécile :
- Mon Dieu, faites que ce soit Jean-Paul.
Je m’en veux aussitôt. Non pas de souhaiter que “ce soit Jean-Paul”, mais plutôt de demander cela à ce dieu que je ne crois pas bon.
Une voiture freine à ma hauteur. Maman en sort en trombe et traverse vers moi sans rien regarder autour d’elle d’autre que moi.
- Mon chéri !
