La première fois que je l’ai vu, c’était Gare du Nord, en haut de l’escalator côté banlieue. Il était debout sur l’avant-dernière marche de l’escalier fixe, nonchalamment appuyé d’une épaule contre le mur, les doigts dans les poches du jean, et il avait l’air de se tourner les pouces. En fait, il tournait vraiment ses pouces, machinalement, et caressait tour à tour le cuir du ceinturon et la couture renforcée du bord des poches. Sinon, il restait immobile, le regard fixe et glacé, la moue boudeuse et bien peu amène.
Je mentirais si je disais que je ne l’aurais pas remarqué sans la tapageuse boucle de sa ceinture. Un H énorme et grossier, en métal doré et bimbeloterie, surlignait sa braguette et attirait l’œil plus sûrement que, plus bas, la légère protubérance dessinée par son sexe prisonnier.
Comme je sortais tout juste du ciné où je m’étais payé le dernier Truffaut, l’idée m’est tout de suite venue d’appeler mon gigolo Hugo. J’ai cette drôle d’habitude de nommer ou surnommer tous ceux qui croisent ma route, pour peu qu’ils aient retenu mon attention. C’était le cas de ce gars, le même âge que moi, le même ennui sur les épaules, le même dessein, assurément, et s’il n’avait absolument rien à voir avec Adèle H, je trouvais qu’Hugo lui allait plutôt bien.
J’ai tout de suite vu en lui un… rival. Un rival dangereux. Si l’un de nous deux était de trop, ici, c’était bien lui, trop blond, mais d’un blond sale, les yeux trop bleus, mais d’un bleu lavasse, trop petite frappe, trop slave, trop Gare du Nord, trop… trop…
Il a tout de suite vu en moi… celui qui venait piétiner ce qu’il croyait être son pré carré. Il a aussitôt emboîté mon pas.
Dimanche, vingt-deux heures, la salle des pas perdus est quasiment déserte. Alors j’ai fait un rapide demi-tour. Surpris, il a failli me heurter. Je l’ai juste effleuré de la main. J’ai cru voir, voire entendre, comme des étincelles électriques…
Quand j’ai redescendu l’escalier, il courait derrière moi, très près de moi, et il m’a dépassé pour entrer le premier en bas à gauche, au pied des marches, dans les toilettes publiques.
La dame-pipi et lui m’ont paru être comme cul et chemise. Il a appuyé ses deux mains bien à plat sur l’espèce de banque derrière laquelle Martine trône à longueur de jours et de semaines. Il s’est soulevé sur ses bras pour aller lui déposer un baiser sur le haut du front. Elle a joué les écœurés, et puis elle a ri.
Je l’aime bien mais sans plus, Martine. Je lui suis reconnaissant de bien nous aimer aussi, de nous prévenir quand les flics ne sont pas loin (depuis les urinoirs, on ne peut pas les voir débouler), de nous alerter quand elle repère quelqu’un de louche ou de menaçant pour “ses garçons” (elle est un peu notre mère poule), mais je ne lui ai jamais sauté au cou.
Comme elle malgré son prénom de par chez nous, je soupçonne Hugo d’être russe, ou yougoslave, ou bulgare. Tous les deux ont ces cheveux blondasses et ces yeux lavés des gens de par là-bas.
Plutôt qu’un baiser, je me suis contenté d’un clin d’œil complice. Martine me l’a rendu et s’est mise à déblatérer sur mon compte en réponse aux questions de cette espèce de polonais mal rasé.
J’ai croisé Djalil qui sortait de l’espace urinoirs. Il m’a serré la main, et d’un regard m’a demandé ce que je pensais du vieux qui le suivait, un type dans les trente-cinq, trente-cinq ans et demi, que je ne connaissais pas, plutôt mon genre d’ailleurs que celui de Djalil, mais malgré cela, d’un signe, je lui ai fait comprendre, ok, qu’il pouvait y aller. Depuis le temps, nous avons entre nous le langage des yeux.
Si la Gare du Nord était sinistre et déserte à cette heure, les chiottes, elles, étaient bondées… et tout aussi sinistres. J’y suis habitué, je ne m’attendais pourtant pas à avoir à faire la queue pour un urinoir et un pipi. Il y a bien huit ou dix stalles ici, et huit ou dix messieurs alignés qui se tordent la figure pour zieuter par-dessus les cloisons de faïence vers les déballages de braguettes. Parole, tous ont des problèmes de strabisme, et aussi de prostate.
Une place s’est libérée, sur laquelle j’ai sauté comme un morpion, puis une seconde, la toute voisine. Ça marche on dirait, ça sort par couples. Pas le temps de descendre le zip qu’un autre morpion s’installe à côté de moi, exhibe tout son attirail et… : ben merde ! Hugo !
Pute borgne !
La fragrance ici, c’est eau de javel et produits d’entretien à la… javel. Pas pipi. Parce que presque personne d’autre que les paumés ne pisse dans les urinoirs, on va dans les cabinets pour ça. Ben dis donc, il dégage le Hugo, j’avais oublié ce que peut être un tel… fumet ! Et puis, ça couronne ou ça étrangle, il est affublé d’un horrible phimosis violacé qui me ferait presque le plaindre. Beuark !
Qu’est-ce qu’il cherche ? Que veut-il me démontrer ? Que ses “handicaps” ne l’empêchent pas d’être plus attirant et plus baisable que moi, ? Qu’il vaut mieux que je “la” laisse en paix dans mon calcif…?
Je l’ai abandonné là. J’étais colère, je suis allé piquer sa place dans l’escalier, debout sur l’avant-dernière marche… et j’ai pris mon air mauvais.
Trop occupés à nous faire la guerre, ç’a duré plus de deux bonnes heures, je ne sais pas lequel a tourné le plus autour de l’autre en lui cassant sa baraque, nous ne nous sommes fait personne ce soir-là.
De tous mes lieux de drague, mon préféré ce sont les vespasiennes de la montée vers la Cour Diderot de la Gare de Lyon. Ce n’est pas loin de chez moi, c’est en plein air, il y a du passage, et pour peu qu’on s’éloigne de quelques mètres et des relents de pain trempé dans l’urine, l’endroit est assez sympa. Si l’on veut consommer sur place, il suffit de descendre les escaliers et de traverser la rue de Bercy. De l’autre côté, tout est en travaux et plein de recoins très excitants pour qui aime l’inconfort d’un tas de parpaings et d’étais, ou connaître la peur de se faire surprendre.
La nuit, à droite de la gare, c’est un véritable coupe-gorge. Je n’ai jamais osé m’y aventurer, pas même en reconnaissance de jour. Je suis… peureux.
J’aime bien aussi les toilettes du cinquième étage, à Rivoli, dans le magasin où je bosse. Je profite de mes pauses. Là-haut, on ne me connaît pas, il n’y a pas beaucoup de risques. Je me suis rendu compte que c’était un plus le jour où j’ai oublié de l’enlever, alors je remets mon badge BHV, mais pas celui avec “sous-sol – outils de jardinage”, quand je me secoue devant un urinoir. Ça marche du feu de dieu.
Aujourd’hui, je ne bosse pas et j’ai choisi l’air libre.
Pas un péquin ! Ou plutôt si, un, lui, Hugo, qui est venu se poser devant moi, à moins de cinq mètres, comme s’il tombait du ciel.
“Si tu crois que t’as une gueule d’ange…” J’avais l’insulte au bord des lèvres.
Je me suis brutalement rendu compte que s’il y avait eu un témoin à notre combat de coqs, il se serait inévitablement demandé si nous ne sortions pas du même moule ou si les pédés un peu pute ne se reproduisaient pas par génération spontanée.
La même morgue morveuse, la même tignasse ébouriffée (mais je suis brun), les mêmes blue-jeans (mais je n’ai pas sous le nombril cette initiale imbécile, H comme Hermès, mon cul), et tiens, à propos de cul, le même p’tit cul, le même col roulé, le même blouson étriqué (ouais, le mien est en cuir noir, le skaï du sien a été blanc et affiche dans le dos un accroc en forme de L), aussi les mêmes santiags (merde, mes pompes ont été achetées samedi, elles brillent comme des sous neufs, celles d’Hugo sont venues à pied depuis Budapest, ça se voit…), alors, je hais ce mec.
Je vais lui montrer qui est le plus fort. À ce jeu, je suis imbattable, personne ne m’a jamais fait baisser le regard. Je me suis mis à le dévisager comme si je voulais le déshabiller, sans craindre que le faisandé n’ait remplacé le fumet de dimanche.
J’ai compris qu’il acceptait le défi.
Il a cligné deux fois, comme pour prendre des forces, et puis il a planté ses yeux dans les miens, à m’en faire mal. Je crois avoir tenu le coup de longues minutes, je transpirais…
J’ai regardé par terre…
Aujourd’hui, il fait un soleil d’octobre à éblouir les taupes, qui me rentre par tous les pores et qui me rend heureux, qui devrait me rendre heureux. Même la verroterie de la boucle du ceinturon d’Hugo en a attrapé un rayon…
C’est ce moment qu’a choisi un gros nuage pour venir assombrir tout le ciel du XIIe.
Je suis plongé dans la pénombre…
… et horreur ! je me rends soudainement compte que je porte des verres solaires. C’est un cadeau invendable de mon opticien quand je suis reparti de sa boutique avec des lentilles. Un truc ordinaire, façon Ray-Ban avec d’immenses carreaux en gouttes d’huile plus noirs que ceux des aveugles. Eux, ils ne veulent pas qu’on voie leurs yeux, moi, j’avais oublié qu’on ne pouvait même plus apercevoir les miens.
Pute borgne ! J’ai baissé le regard face à celui, cérule, de ce petit con qui ne connaît toujours pas la couleur du mien!
Putain Maman, pourquoi tu m’as fait des yeux marron, des yeux de cochon ?

19 décembre 2008 à 9:02
C’est donc cela que l’on appelle Le roman de gare.
Merci Basile.
La javel vous inspire, on dirait…
19 décembre 2008 à 9:42
Je me bouche le nez et je m’en vais…
J’ai honte…